
On entend souvent que l'aquarelle pardonne mal, qu'un lavis raté ne se rattrape pas, et qu'il faut un long apprentissage avant d'oser toucher au papier. C'est à moitié vrai, et cela décourage à tort. Les trois projets qui suivent demandent peu de matériel, tiennent en une demi-heure chacun, et reposent sur les gestes que toute marine réutilise ensuite. Le but n'est pas de réussir du premier coup, mais de voir, de ses propres yeux, comment l'eau et le pigment travaillent sur la feuille.
Avant de commencer, deux conseils valent pour les trois exercices. Le premier : recommencez. Une feuille d'aquarelle coûte peu au regard de ce qu'elle apprend, et le même ciel peint cinq fois de suite enseigne davantage qu'un seul ciel longuement médité. Le second : travaillez petit. Une bande de quinze centimètres se maîtrise, là où une grande feuille noie le débutant sous une quantité d'eau ingérable. Si vous découvrez tout juste le médium, le guide complet pour débuter à l'aquarelle pose les bases du papier, des pigments et de la palette ; ces exercices en sont la mise en pratique directe.
Le matériel des trois exercices
- Papier
- un bloc grain fin ou torchon, 300 g, format carte postale ou A5
- Pinceaux
- un rond moyen (n°10 à 12), un plus fin pour les derniers détails
- Couleurs
- un bleu (outremer ou de Prusse), une terre (Sienne ou ocre)
- Eau et chiffon
- deux godets, un essuie-tout, une planche à incliner légèrement
- Le reste
- de la patience et plusieurs feuilles pour recommencer sans regret
Inutile d'investir lourdement : ces gestes se travaillent avec deux couleurs et deux pinceaux.
Projet 1 : le lavis à plat, puis le dégradé
Le lavis à plat est le geste fondateur de l'aquarelle : une teinte posée de façon régulière sur une surface, sans accroc ni surcharge. Le dégradé en est la variante immédiate : la même couleur, mais qui pâlit progressivement. Un ciel breton de fin d'après-midi, plus dense en haut et lumineux vers l'horizon, n'est rien d'autre qu'un dégradé. Maîtriser ces deux lavis, c'est déjà tenir la moitié d'une marine.
Matériel. Tracez au crayon deux petits rectangles côte à côte, format carte postale. Préparez dans un godet une bonne quantité de bleu très dilué : il en faut toujours plus qu'on ne croit, et manquer de jus en cours de lavis gâche tout.
- Inclinez légèrement la planche, dix à quinze degrés, pour que l'eau descende d'elle-même vers le bas.
- Chargez bien le pinceau et passez une bande horizontale en haut du premier rectangle, d'un bord à l'autre, d'un seul geste.
- Passez la bande suivante en effleurant le bas de la précédente : le petit bourrelet d'eau qui s'est formé se fond dans la nouvelle bande.
- Continuez jusqu'en bas, à la même vitesse, sans jamais revenir en arrière, puis laissez sécher à plat.
Pour le second rectangle, le dégradé, le principe est identique, mais vous ajoutez un peu d'eau claire au pinceau à chaque bande : la couleur s'éclaircit toute seule en descendant vers l'horizon. À l'inverse, pour un ciel qui s'assombrit vers le haut, commencez clair en bas et chargez en pigment au fur et à mesure que vous remontez.
Le piège à éviter. Revenir sur un lavis qui commence à sécher. Le pinceau y laisse une auréole, cette tache à bord net que les aquarellistes appellent une fleur. Une fois la bande passée, on ne la retouche plus ; si elle ne plaît pas, on recommence sur une feuille neuve, sans s'acharner.
Projet 2 : l'humide sur humide
L'humide sur humide consiste à déposer la couleur sur un papier déjà mouillé : le pigment diffuse, les bords se fondent, rien n'a de contour franc. C'est la technique des ciels de pluie et des lointains noyés de brume, et c'est aussi la plus déroutante, parce que le résultat échappe en partie à la main. On apprend ici à lâcher prise, à laisser l'eau décider d'une part du dessin.
Matériel. Reprenez un rectangle de la même taille. Préparez deux teintes dans vos godets : un bleu franc et un gris obtenu en ajoutant une pointe de terre au bleu. Gardez un godet d'eau claire à portée de main.
- Mouillez tout le rectangle à l'eau claire, uniformément, sans laisser de flaque. Le papier doit être satiné, humide mais non ruisselant.
- Attendez quelques secondes que la brillance de surface s'atténue : c'est le bon moment pour intervenir.
- Touchez le papier ici et là avec le pinceau chargé de gris : la couleur s'étale en nuages doux. Laissez des vides pour les trouées de ciel clair.
- Posez quelques touches de bleu dans les zones restées blanches, sans brasser : laissez l'eau et le pigment se rejoindre seuls.
- Inclinez à peine la planche pour orienter les coulures, puis laissez sécher sans plus y toucher du tout.
Le piège à éviter. Tout se joue sur le degré d'humidité. Trop d'eau, et les couleurs fuient sans se fixer, donnant une bouillie pâle ; pas assez, et les bords redeviennent nets, ce qui n'est plus de l'humide sur humide. Ce reflet satiné, qui n'est déjà plus une mare, se reconnaît à l'oeil après quelques essais. C'est précisément ce que l'atelier en ligne permet de répéter sans gâcher de papier : on y voit la diffusion se faire en direct, autant de fois qu'on veut.
Projet 3 : une petite marine en trois bandes
Voici la récompense : une vraie petite marine, qui réunit les deux gestes précédents. La composition tient en trois éléments, une bande de ciel en haut, une bande de mer en bas, et une voile blanche laissée en réserve, c'est-à-dire jamais peinte. Le blanc de l'aquarelle, rappelons-le, n'est pas une couleur que l'on ajoute, mais le papier que l'on épargne en peignant autour.
Matériel. Le même que pour les deux projets, plus un pinceau fin pour les dernières touches. Travaillez toujours petit, sur un format carte postale, pour garder la main légère.
- Au crayon, tracez la ligne d'horizon au tiers supérieur, et esquissez très légèrement un petit triangle de voile à cheval sur cette ligne.
- Le ciel : posez un lavis à plat, ou un léger dégradé de bleu, sur toute la bande supérieure, en contournant le triangle de la voile. Laissez sécher complètement.
- La mer : une fois le ciel bien sec, posez une bande de bleu un peu plus soutenu sous l'horizon, en touches horizontales pour suggérer l'eau, toujours en épargnant la voile.
- Quand tout est sec, ajoutez au pinceau fin la coque sombre sous la voile, deux ou trois touches, et une ombre discrète sur le côté de la voile opposé à la lumière. Rien de plus.
Le piège à éviter. Vouloir tout détailler. Une marine de débutant gagne à rester pauvre en éléments, deux bandes et une voile, plutôt que de s'encombrer de vagues, de mouettes et de rochers qui finissent en surcharge. Et surtout, on ne peint jamais la mer avant que le ciel soit sec, sous peine de voir les deux bleus se mélanger à la frontière de l'horizon.
Recommencer, sans se juger
Ces trois projets ne font pas un peintre, mais ils donnent les trois réflexes sur lesquels tout le reste s'appuie : poser une teinte régulière, laisser l'eau fondre les bords, épargner le blanc. Refaites-les dans l'ordre, plusieurs fois, en changeant à peine les couleurs d'une fois sur l'autre. C'est la répétition, et non la concentration sur une seule feuille parfaite, qui rend le geste sûr.
Quand ces lavis deviennent fiables, la technique de l'aquarelle marine ouvre la suite, avec ses ciels chargés et ses reflets sur l'eau ; un ciel de traîne breton, lumineux juste après l'averse, en est le motif rêvé pour aller plus loin. Et pour gagner du temps, lire les erreurs classiques du débutant évite de buter deux fois sur le même obstacle. Le reste viendra avec les feuilles que vous oserez recommencer.