Posséder une aquarelle, c'est hériter d'une responsabilité discrète. Contrairement à une huile vernie, une oeuvre sur papier ne supporte ni la pleine lumière ni l'humidité, et le mince lavis qui fait sa beauté rend visible la moindre altération. La bonne nouvelle, c'est que les règles de conservation sont simples et que les musées les ont éprouvées. Les suivre, même à la maison, change tout.

La lumière, premier ennemi

Les institutions classent les aquarelles dans la catégorie la plus sensible à la lumière, aux côtés des textiles, des photographies et des autres oeuvres sur papier. L'Institut canadien de conservation recommande un éclairement de cinquante lux, valeur reprise par le centre de recherche français C2RMF et par de nombreux musées. C'est peu : à peine de quoi lire confortablement. Le dommage, lui, est cumulatif et irréversible. Exposée en plein jour, à trente mille lux, une aquarelle peut montrer un affadissement en quelques jours à deux semaines. Les pigments les plus fragiles, comme l'indigo ou le carmin naturels, sont les premiers à partir.

Les seuils des musées

Éclairement, oeuvres très sensibles
50 lux maximum
Filtrage des UV (objectif moderne)
0 à 10 µW/lumen
Température
environ 18 à 22 °C
Humidité relative
autour de 50 %

Sources : Institut canadien de conservation (ICC), C2RMF, Getty, CCAHA. La stabilité de ces valeurs compte autant que les valeurs elles-mêmes.

Filtrer les ultraviolets, sans tout attendre d'eux

Les rayons ultraviolets sont les plus énergétiques, donc les plus destructeurs ; on cherche à les éliminer au moyen d'un verre ou d'un vitrage acrylique filtrant. Le seuil historiquement admis plafonnait à soixante-quinze microwatts par lumen, l'objectif moderne visant zéro à dix. Mais il faut le dire clairement, car l'erreur est répandue : supprimer les UV ne supprime pas la décoloration. La Bibliothèque du Congrès le rappelle, toute lumière abîme le papier, pas seulement l'ultraviolet. Le filtre UV est nécessaire, il n'est pas suffisant : il faut aussi baisser l'intensité et limiter la durée.

Accrocher loin de la lumière

La conséquence pratique est limpide. On n'accroche jamais une aquarelle face à une fenêtre ni sous un spot puissant. On lui préfère un mur peu éclairé, à l'abri du soleil direct, et l'on joue sur le temps : ce qui compte, c'est la dose totale reçue, produit de l'intensité par la durée. Cinquante lux pendant huit cents heures équivalent à deux cents lux pendant deux cents heures. Les musées vont jusqu'à faire tourner leurs oeuvres sur papier, exposées quelques mois seulement, puis remisées plusieurs années à l'obscurité. À domicile, on peut s'en inspirer en décrochant de temps à autre une feuille pour la laisser reposer.

Reflets du soir à Roscoff, aquarelle
Roscoff, reflets du soir. Les lavis minces qui font la délicatesse de l'aquarelle sont aussi ce qui la rend sensible à la lumière.

L'encadrement, une affaire de matériaux

Un bon encadrement protège autant qu'il met en valeur. Trois principes guident les conservateurs. D'abord, l'oeuvre ne doit jamais toucher le verre : un espace d'air évite que l'humidité ne provoque taches et moisissures, et que l'image ne se transfère sur la vitre. Cet espace est précisément ce que crée le passe-partout, dont la fenêtre maintient la feuille à distance. Ensuite, tous les cartons en contact doivent être de qualité conservation, sans acide, à pH neutre, pour ne pas jaunir ni brûler le papier au fil des ans. Enfin, le montage se fait par des charnières réversibles, en papier japon collé à l'amidon de blé, jamais avec du ruban adhésif, qui tache et devient impossible à retirer.

Emplacement photoSchéma ou photographie d'un encadrement en coupe : verre filtrant UV, espace d'air, passe-partout sans acide, charnière en papier japon, carton de fond neutre. Idéal pour visualiser les principes ci-dessus.
À fournir : un schéma d'encadrement rendrait le propos immédiatement concret.

Le bon climat

Reste l'air ambiant. Les conservateurs visent une température de l'ordre de dix-huit à vingt-deux degrés et une humidité relative centrée sur cinquante pour cent, mais ils insistent surtout sur la stabilité : ce sont les variations brutales qui font travailler le papier et fissurer la matière. Au-delà de soixante-cinq à soixante-dix pour cent d'humidité, le risque de moisissure devient sérieux. On évitera donc les salles de bains, les murs froids et humides, et le voisinage d'une cheminée. Une aquarelle aime les conditions tempérées et constantes, celles, justement, d'une pièce de vie ordinaire tenue à l'écart du soleil.

En somme

Trois gestes suffisent à protéger une aquarelle pour des décennies : la tenir à l'abri de la lumière forte, l'encadrer avec des matériaux neutres et un verre filtrant, lui offrir un climat stable. Rien de coûteux, rien de compliqué, mais la différence, à vingt ans de distance, entre une feuille éteinte et une marine restée vive. Pour comprendre ce qui, dans la matière même, rend l'oeuvre sensible, on pourra lire le dossier sur l'aquarelle et celui sur sa technique.