Rochers à Port-Goulphar, Belle-Île, Claude Monet
Rochers à Port-Goulphar, Belle-Île · Claude Monet, 1886. Domaine public.

Avant l'atelier, il y a le rivage : le vent, le sel, une lumière qui change toutes les dix minutes, une marée qui découvre puis recouvre l'estran. Peindre sur le motif, c'est travailler là, dehors, devant le sujet plutôt que de mémoire ou d'après photographie. L'aquarelle se prête à ce désordre mieux qu'aucune autre technique : elle est légère, elle sèche vite, elle reste transparente. Elle demande en échange de la rapidité et de la décision, et fait de cette contrainte une vertu.

Le médium du dehors

Travailler sur le motif n'a rien de neuf, mais le geste s'est imposé au XIXe siècle, quand la peinture a quitté l'atelier pour le grand air. Deux progrès matériels l'ont rendu possible. Les couleurs humides en godets, mises au point par Winsor & Newton dès 1832, ont donné des pastilles qui se réactivent d'un coup de pinceau mouillé. Le tube de peinture souple, breveté en 1841 par le peintre américain John Goffe Rand, a libéré la couleur du laboratoire de l'atelier. Sans ces inventions, la peinture en plein air des impressionnistes n'aurait pas eu lieu.

Eugène Boudin, né à Honfleur en 1824, fut l'un des premiers à planter son chevalet sur la grève, le ciel pour vrai sujet. En 1862, il emmène le jeune Monet peindre la côte normande, et lui transmet le goût du motif pris sur le vif. Vingt-quatre ans plus tard, à l'automne 1886, Monet s'installe à Belle-Île-en-Mer et en rapporte près de quarante toiles de la côte sauvage, parmi lesquelles les rochers de Port-Goulphar et de Port-Coton, battus par l'Atlantique. Si Monet travaillait là à l'huile, l'aquarelle offrait aux marcheurs la même liberté pour un encombrement bien moindre : une boîte, un pinceau, un carnet, et la mer pour atelier.

Un matériel qui tient dans la poche

Le terrain récompense la sobriété. Tout ce qui pèse, tout ce qui prend de la place, finira par rester à la maison. Une petite boîte de demi-godets suffit, avec une palette réduite : un ou deux bleus, deux terres, un ocre, un rouge, parfois un jaune, de quoi composer les gris de la mer sans transporter une caisse. Un pinceau voyageur à réservoir, qui garde l'eau dans son manche, et un petit rond pour les détails, couvrent presque tous les besoins. Le reste tient en peu de chose : un crayon, une gomme, un chiffon pour éponger, un flacon d'eau, une pince à dessin pour mater le vent.

Le papier compte plus que tout. Un bloc encollé sur ses quatre côtés tient la feuille tendue et l'empêche de gondoler une fois mouillée, ce qui dispense de tendre une feuille sur planche en pleine nature. Un grammage de 300 g/m2 supporte les lavages successifs sans cloquer. Le grain torchon retient l'eau et donne du relief aux ciels ; le grain fin convient mieux aux croquis nets. Pour choisir une boîte, un bloc ou un pinceau adaptés au dehors, on se reportera à notre guide sur le matériel, qui détaille papiers, godets et pinceaux sans jargon inutile.

Lire vite la lumière et la marée

Sur le bord de mer, deux horloges tournent en même temps. Le soleil déplace ses ombres et change la couleur de l'eau en quelques minutes ; la marée, elle, redessine le motif d'heure en heure, couvre une vasière, met une coque à plat puis la remet à flot. Peindre dehors, c'est composer avec ces deux mouvements plutôt que de les subir. La règle d'or tient en une phrase : choisir vite, puis s'y tenir. On arrête un cadrage, on note l'heure et le sens de la marée, et l'on s'interdit de courir après la lumière suivante.

L'ordre des gestes aide à gagner du temps. On pose d'abord les grandes masses claires, en réservant le blanc du papier pour les écumes et les voiles, car l'aquarelle ne se rattrape pas par-dessus : la lumière, c'est le papier nu. Les valeurs sombres et les accents viennent en dernier, quand le motif a livré sa structure. Monet, à Belle-Île, revenait au même rocher à heure fixe pour retrouver l'éclairage : la leçon vaut pour l'aquarelliste, qui a souvent intérêt à finir une étude le lendemain, à la même marée, plutôt qu'à la prolonger sous une autre lumière. Pour comprendre comment une lumière qui change se traduit en lavis, et reconnaître les sites où une côte qui appelle le pinceau se donne le mieux, deux de nos dossiers prolongent ce point.

Breaking Storm, Winslow Homer, côte du Maine
Breaking Storm · Winslow Homer. Côte du Maine, domaine public.

Le carnet de terrain

Le carnet est le vrai instrument du peintre de plein air. Il n'a pas vocation à produire des oeuvres finies, mais à engranger : une pochade enlevée en dix minutes, une note de couleur, l'annotation d'une heure, d'un vent, d'une qualité de ciel. Turner remplit ainsi près de trois cents carnets, conservés aujourd'hui dans le legs qu'il laissa à la nation britannique. Delacroix, parti au Maroc en 1832, en rapporte des carnets aquarellés dans lesquels il puisera des années durant. Le carnet est une réserve de mémoire visuelle, plus fiable qu'un souvenir et plus vivante qu'une photographie.

Travailler au carnet change la manière de peindre. Le petit format oblige à l'essentiel : on ne décrit pas, on résume. On apprend à trancher entre l'important et l'accessoire, à saisir un mouvement de nuage avant qu'il se défasse, à fixer un gris de mer en deux touches. Ces réflexes acquis dehors servent ensuite partout. Pour relier ces notes rapides à un vocabulaire technique, et revoir les gestes, pas à pas, du lavis dégradé à la réserve, notre dossier dédié sert de fil conducteur.

Le sac de terrain

Boîte d'aquarelle, demi-godets
palette réduite, bleus et terres
Bloc encollé quatre côtés
300 g/m2, ne gondole pas
Pinceau à réservoir + petit rond
l'eau dans le manche
Crayon, gomme, chiffon
esquisse et épongeage
Pince à dessin
contre le vent
Flacon d'eau, sac étanche
rincer, protéger des embruns

Liste indicative, à alléger selon la sortie. Sources : Winsor & Newton, Royal Watercolour Society, Tate.

Du motif à l'atelier

Le terrain rapporte des notes ; l'atelier les interprète. Beaucoup de peintres de mer ont fonctionné ainsi : Winslow Homer, installé à Prouts Neck sur la côte du Maine à partir de 1883, observait inlassablement la houle pour la reprendre ensuite, et faisait de ses aquarelles de voyage la matière première d'oeuvres plus longuement composées. Le passage du carnet à la feuille achevée n'est pas une trahison du motif : c'est sa décantation. On garde la justesse d'une lumière notée sur place, on écarte le superflu, on accorde l'ensemble. La sortie dehors et le travail au calme ne s'opposent donc pas, ils se nourrissent. Pour répéter ces gestes par mauvais temps, sans se mouiller, vous pouvez s'entraîner en ligne : notre atelier simule l'humide sur humide, la granulation et la réserve du blanc dans votre navigateur. La mer, elle, restera toujours le meilleur des professeurs.