
Roscoff occupe le devant de la scène, avec son clocher Renaissance et les coques posées sur leurs corps morts ; mais la côte du Léon ne s'arrête pas à son vieux port. Vers le nord, par-delà un chenal étroit, l'île de Batz tient l'horizon. Vers l'ouest, les grèves du pays Pagan s'ouvrent sur un granite mâché par la mer. Pour qui cherche des motifs, cette frange septentrionale du Finistère offre, en quelques dizaines de kilomètres, une variété de rivages que l'aquarelle peut suivre presque sans fin.
L'île de Batz et son jardin
L'île de Batz se tient à moins d'un kilomètre de Roscoff, dont la sépare un bras de mer que l'on nomme le canal de l'Île de Batz et que franchit un bac régulier. C'est une île basse et cultivée, vouée de longue date au maraîchage des primeurs, ourlée de dunes et de plages claires. Sa silhouette se reconnaît au phare, haute tour de granite élevée en 1836 sur le point culminant ; on en gravit l'escalier pour embrasser, d'un seul regard, le damier des parcelles, la mer et la côte continentale. La traversée elle-même est déjà un motif : le bac, les estacades, la perspective basse du quai qui s'éloigne.
Au sud-est de l'île, à l'abri d'anciennes dépressions dunaires, le jardin Georges Delaselle compose un tout autre sujet. Georges Delaselle, employé parisien, en commença la création en 1897 ; il y acclima des palmiers, des agaves et des plantes venues des cinq continents, que la douceur du climat océanique laissait prospérer à cette latitude. Aujourd'hui propriété du Conservatoire du littoral et labellisé Jardin remarquable, ce jardin oppose sa végétation dense à la nudité lumineuse des grèves voisines : pour le peintre, c'est le contraste qui fait sujet, le vert sombre des frondaisons contre le blanc cru du sable. La tradition, par ailleurs, rattache l'île à Saint Pol Aurélien, fondateur légendaire du Léon ; mieux vaut prendre ces récits pour ce qu'ils sont, une mémoire tenace plutôt qu'une page d'histoire avérée. Tout cela, d'ailleurs, prolonge le territoire arpenté à Roscoff, terre d'aquarellistes, dont l'île n'est que le vis-à-vis maritime.
Le pays Pagan
À l'ouest de Roscoff, la côte change de nom et de tempérament : on entre dans le pays Pagan, frange septentrionale du Léon que le tourisme range aujourd'hui sous l'étiquette de côte des Légendes. Le nom intrigue. Ses habitants étaient appelés Paganiz, et une réputation tenace de naufrageurs leur est restée, celle de gens qui auraient attiré les navires sur les récifs pour en piller les cargaisons. La part de vérité et la part de fable y demeurent débattues entre historiens ; le peintre retiendra surtout le décor, plus éloquent qu'aucune chronique.
On y vient d'abord par de petits ports. Moguériec, sur la commune de Sibiril, abrite ses barques derrière une digue, à mi-chemin entre Roscoff et le pays Pagan proprement dit. Plus à l'ouest, Plounéour-Brignogan-Plages, née en 2017 de la fusion de Plounéour-Trez et de Brignogan-Plages, aligne ses grèves et ses pointes rocheuses. Brignogan garde, planté en arrière des dunes, le menhir dit Men Marz, haut bloc de granite coiffé d'une croix, l'un des plus imposants de Bretagne. Partout la mer découvre, à marée basse, de vastes estrans semés de blocs, puis revient couvrir le pied des maisons. C'est une côte sans grandeur affichée, faite de petites criques et de chaos, où le sable très clair vient buter contre la pierre sombre ; et c'est précisément cette absence de décor monumental qui la rend disponible au regard.

Le granite et la lumière
Le matériau commun de ces rivages est le granite. À Brignogan, l'érosion a dégagé de véritables chaos : des boules de pierre arrondies, empilées, polies par l'eau et le vent, qui prennent au soleil bas des teintes allant du gris au rose. Au lieu-dit Beg-Pol se dresse le phare de Pontusval, modeste tour de granite allumée en 1869, posée parmi les rochers comme un repère sans emphase ; il dit mieux qu'un long discours l'esprit de cette côte, utilitaire et minérale.
Sur tout cela règne la lumière du Léon, oblique et septentrionale, qui frappe la pierre par le travers et en révèle le grain. Les ciels y sont vastes, lavés par les averses, traversés de ces éclaircies que les marins nomment ciels de traîne. La marée, l'une des plus amples d'Europe sur ces parages, redessine le motif d'une heure à l'autre, exondant le varech puis l'effaçant. Rendre cela tient à peu de pigments : des gris colorés pour la roche, une réserve de blanc pour l'écume, un bleu froid pour l'ombre portée. Quand Claude Monet vint peindre les rochers de Belle-Île, en 1886, c'est au même granite breton et aux mêmes humeurs de l'Atlantique qu'il se mesura, loin au sud pourtant de notre Léon. Le problème reste identique pour qui plante son chevalet ici : rendre la pierre dure et l'écume légère avec une eau colorée qui, par nature, refuse de se laisser commander.
Repères de la côte
- Île de Batz
- Le phare (1836) et le jardin Georges Delaselle, labellisé Jardin remarquable.
- Moguériec (Sibiril)
- Petit port abrité, barques derrière la digue, à l'est du pays Pagan.
- Brignogan, Beg-Pol
- Chaos de granite et phare de Pontusval (1869), au ras des rochers.
- Plounéour-Brignogan-Plages
- Grèves, pointes et le menhir Men Marz coiffé d'une croix.
Sources : Wikipédia, Conservatoire du littoral, IGN Géoportail. Repères géographiques.
Peindre ces côtes
Peindre ces côtes ne demande pas l'attirail du grand atelier : un bloc, quelques pigments, et la discipline du plein air. On gagnera à relire nos conseils pour peindre sur le motif, car ici tout va vite, la lumière comme la marée. On gagnera aussi à connaître le vocabulaire du rivage, pour nommer juste l'estran, le ressac ou le corps mort que l'on porte sur le papier. La matière même de ces ciels est celle qu'examine notre dossier sur la lumière du Léon, qui change tout du blanc gris au violet d'orage. À qui préfère contempler avant de tremper le pinceau, la boutique propose des tirages de marines tirés d'oeuvres du domaine public, manière d'emporter chez soi un peu de cette côte basse et claire avant d'aller, un jour, l'affronter soi-même.