
Devant une marine de Boudin, le regard hésite. La mer occupe une mince bande, les figures une autre, et tout le reste appartient au ciel : nuées basses, traînées lumineuses, gris perlés qui virent au rose. Là où ses devanciers traitaient le ciel comme un décor, Eugène Boudin en a fait le sujet. Né à Honfleur en 1824, mort à Deauville en 1898, ce fils de marin n'a presque rien peint d'autre que la rencontre de l'eau, de l'air et de la lumière du littoral normand. Et il a transmis cette obsession à celui qui allait fonder l'impressionnisme.
L'encadreur de Honfleur
Eugène Boudin naît le 12 juillet 1824 à Honfleur, dans une famille de la mer : son père est marin, et l'enfant fait un temps office de mousse sur le bateau qui assure le passage entre Honfleur et Le Havre. La famille s'installe au Havre, où le jeune homme apprend un métier sans gloire mais décisif pour la suite. À partir du milieu des années 1840, il tient au Havre une boutique de papeterie et d'encadrement. Dans sa vitrine, il expose des toiles d'artistes de passage, et c'est ainsi qu'il croise des peintres déjà reconnus : Constant Troyon, Eugène Isabey, Thomas Couture, et surtout Jean-François Millet, qui l'encourage à tenir le pinceau plutôt que le passe-partout. En 1851, la ville du Havre lui accorde une bourse de trois ans pour étudier à Paris. L'encadreur devient peintre, sans jamais renier la côte qui l'a vu naître.
Peindre sur le motif
Boudin appartient à cette génération qui sort l'atelier au grand air. Il est l'un des pionniers de la peinture sur le motif, exécutée dehors, face au paysage, par tous les temps. Sa conviction tient en une idée simple : ce qui est peint directement et sur place garde une vivacité que l'on perd toujours en repassant par l'atelier. Muni d'une boîte portative et de petits panneaux de bois, il parcourt l'estuaire de la Seine, la côte normande, puis la Bretagne, le sud, la Hollande et jusqu'à Venise au soir de sa vie. Cette pratique le rattache à toute une lignée maritime, dont on peut lire l'histoire du genre : des Hollandais du XVIIe siècle aux peintres officiels de la Marine, le ciel et l'eau n'avaient jamais cessé de fasciner. Boudin, lui, déplace l'accent du navire vers l'atmosphère.
Les plages de Trouville
À partir de 1862, Boudin trouve son grand motif : la plage. Le Second Empire a mis la mer à la mode. Le duc de Morny lance Deauville à partir de 1860, le chemin de fer atteint la côte normande en 1863, et la société élégante de Paris vient prendre le bon air à Trouville. Boudin la peint telle qu'elle est, sur de petits formats : crinolines déployées sur le sable, ombrelles, chapeaux hauts de forme, rangées de fauteuils tournés vers le large. Ces scènes de plage, vendues sans peine, font sa réputation. Mais qu'on ne s'y trompe pas : la foule mondaine n'occupe qu'une frise au bas de la toile. Au-dessus d'elle, le ciel respire, immense, et c'est lui qui donne à ces œuvres leur tenue.
Le roi des ciels
Le surnom lui vient, dit-on, de Camille Corot : le roi des ciels. La formule a fait fortune parce qu'elle est juste. Boudin remplissait des carnets et des pastels d'études de nuages, qu'il annotait comme un observateur de station : la date, l'heure, la direction du vent, l'état du temps. En 1859, Charles Baudelaire, qui les avait vus dans son atelier, salua ces beautés météorologiques, ces ciels où l'on devine la saison et l'heure sans qu'un seul bateau soit nommé. C'est là tout l'enjeu de la marine moderne, où le ciel devient le vrai sujet de la marine : non plus un fond, mais la matière même du tableau, ce qui change à chaque minute et qu'il faut saisir vite, avant que la lumière ne tourne.

Le passeur
L'histoire retient surtout une rencontre. À la fin des années 1850, au Havre, Boudin remarque un adolescent qui vend des caricatures en vitrine d'un encadreur : Claude Monet. Il l'invite à laisser le crayon comique pour le grand air, lui ouvre les yeux sur la lumière du dehors. En 1862, les deux hommes peignent côte à côte sur la côte normande, bientôt rejoints par le Hollandais Johan Barthold Jongkind. Monet n'oubliera jamais cette leçon : c'est à Boudin, dira-t-il, qu'il doit d'être devenu peintre. Le maître modeste avait pressenti l'avenir. En 1874, il figure parmi les exposants de la première manifestation impressionniste, dans l'ancien atelier du photographe Nadar, aux côtés de ceux qu'il avait, à sa manière, mis en route. La plage de Sainte-Adresse peinte par Monet, ci-dessus, prolonge directement la leçon du roi des ciels.
Repères d'une vie
- Naissance à Honfleur
- 1824
- Bourse de la ville du Havre, départ pour Paris
- 1851
- Avec le jeune Monet sur la côte normande
- 1862
- Première exposition impressionniste
- 1874
- Mort à Deauville
- 1898
Sources : Wikipédia, Encyclopædia Universalis, musée d'Orsay, musée Eugène Boudin de Honfleur.
L'héritage
Boudin a peint jusqu'au bout, fidèle à la même question : comment tenir, sur un panneau, l'instant d'un ciel. Il meurt à Deauville le 8 août 1898, ayant, dit-on, demandé qu'on le rapproche de la mer. Ses œuvres sont aujourd'hui dans le domaine public et conservées au musée d'Orsay comme au musée de Honfleur qui porte son nom. Son legs n'est pas une école ni un manifeste, c'est une attention : regarder le ciel comme on regarde un visage. Pour prolonger cette leçon, on peut voir comment peindre un ciel pas à pas à l'aquarelle, ou accrocher chez soi un tirage d'après Boudin, et garder sous les yeux l'idée la plus simple et la plus difficile de la marine : que le sujet, le plus souvent, est en haut.