Stowing Sail, aquarelle de Winslow Homer (1903), pêcheurs affalant une voile sous le soleil des Bahamas
Stowing Sail · Winslow Homer, 1903. Aquarelle, domaine public.

Aucun peintre n'a sans doute mieux compris ce que l'aquarelle pouvait dire de la mer que Winslow Homer. Né à Boston en 1836, mort en 1910 sur un promontoire du Maine battu par l'Atlantique, il a traversé son siècle en reporter, puis en peintre, enfin en solitaire. Entre ses mains, un médium longtemps réservé aux albums de voyage et aux croquis d'amateurs est devenu l'outil le plus exact de l'eau, du vent et de la lumière. Sa vie tient en quelques lieux, et chacun a déplacé sa manière.

De l'illustration à la peinture

Homer apprend le métier par le bas, celui de l'image imprimée. Vers 1855, à dix-neuf ans, il entre comme apprenti chez John H. Bufford, lithographe de Boston, où il dessine des couvertures de partitions et des portraits de série. Il en gardera une horreur durable de la commande, et une maîtrise du trait que rien ne démentira. Devenu illustrateur indépendant, installé à New York à partir de 1859, il fournit en gravures sur bois la grande presse illustrée, au premier rang de laquelle l'hebdomadaire Harper's Weekly.

La guerre de Sécession va le former. En 1861, Harper's l'envoie au front, auprès de l'armée du Potomac. Il ne dessine pas les batailles héroïques mais les temps morts : la vie de bivouac, le tireur embusqué, la corvée, l'attente. De ces carnets de campagne sortiront ses premières grandes huiles, dont Prisoners from the Front, exposée en 1866, qui le fait connaître du jour au lendemain. La même année, il passe une dizaine de mois en France. Quand il rentre, sa décision est prise : il cessera d'illustrer pour les autres, il sera peintre.

La découverte de l'aquarelle

Le tournant a une date et un lieu : l'été 1873, à Gloucester, port de pêche du Massachusetts. C'est là que Homer se met sérieusement à l'aquarelle. Le choix n'a rien d'anodin. À près de quarante ans, un peintre d'huiles déjà reconnu adopte une technique réputée légère, presque domestique. Il y trouve exactement ce que l'huile lui refusait : la rapidité d'exécution, la transparence, la possibilité de travailler dehors et de saisir une lumière avant qu'elle ne change. L'aquarelle se porte dans une poche, elle sèche vite, et elle pardonne mal, ce qui oblige à décider. Sur la nature même du médium, sa transparence et son rapport au papier, on lira le dossier consacré à l'aquarelle, art de la transparence.

Dès lors, l'aquarelle accompagne tous ses déplacements. Il passe des étés dans les Adirondacks, au North Woods Club de Minerva, dans l'État de New York, où il peint pêcheurs à la ligne, guides et cerfs traversant un lac. L'hiver, il fuit vers le soleil : Nassau et Cuba en 1884 et 1885, la Floride, les Bermudes ensuite. Là, l'eau translucide des tropiques, les coques sombres et les voiles éclatantes lui offrent une gamme nouvelle. Au fil de sa vie, il produira près de sept cents aquarelles, un ensemble que la critique tiendra vite pour le coeur de son oeuvre.

Cullercoats et la mer du Nord

Entre le printemps 1881 et l'automne 1882, Homer s'établit en Angleterre, à Cullercoats, petit village de pêcheurs de la côte du Northumberland, près de Tynemouth, face à la mer du Nord. Ce séjour d'environ dix-huit mois change tout. Loin de l'anecdote, il y observe un peuple de marins, et surtout de femmes robustes, drapées, portant les paniers et guettant le retour des barques sous un ciel bas. La houle grise, les sauvetages, le danger permanent donnent à sa peinture une gravité et une ampleur presque monumentales.

Sa palette se resserre, son dessin se simplifie, ses figures gagnent en dignité. La mer cesse d'être un décor pour devenir une force. On retrouve, d'une rive de l'Atlantique à l'autre, la même attention portée à ce que nous appelons ailleurs les ciels d'orage, ces ciels chargés où la lumière se fait et se défait en quelques minutes. Homer revient d'Angleterre transformé : ce n'est plus un illustrateur doué qui peint la mer, c'est un peintre dont la mer est désormais le grand sujet.

Une vague se brisant sur les rochers de Prout's Neck, par Winslow Homer
Prout's Neck, la vague qui se brise · Winslow Homer. Domaine public.

Prout's Neck face à l'Atlantique

De retour aux États-Unis, Homer fait en 1883 le choix de sa vie : il s'installe à Prout's Neck, étroite presqu'île du Maine, à quelques kilomètres au sud de Portland. Son atelier, une ancienne remise réaménagée par son frère et l'architecte John Calvin Stevens, domine directement l'Océan. Il y vit en solitaire, hiver compris, et fait de la falaise son motif unique. Naissent alors ses grandes marines à l'huile, où la vague se brise sur le roc dans une gerbe d'écume : Weatherbeaten, Northeaster, Cannon Rock, autant de portraits de la mer pure, sans bateau ni récit, qui suffisent à eux seuls.

C'est à Prout's Neck, en 1899, qu'il achève The Gulf Stream, l'une des oeuvres les plus commentées de l'art américain. Sur une barque démâtée, un homme noir dérive parmi les requins, une trombe à l'horizon, un navire lointain qui peut-être ne le verra pas. Nourrie de ses voyages aux Caraïbes, retravaillée puis acquise par le Metropolitan Museum of Art en 1906, la toile dépasse la simple marine pour devenir une méditation sur la solitude humaine devant la nature. Même là, dans une huile, c'est l'oeil de l'aquarelliste qui décide, tout entier à la lumière et à l'eau.

The Gulf Stream de Winslow Homer (1899) : un homme sur une barque démâtée parmi les requins, une trombe à l'horizon
The Gulf Stream · Winslow Homer, 1899. Domaine public.

L'économie de moyens

La force des aquarelles de Homer tient à une économie rare. Il pose peu de lavis, larges et francs, et laisse le papier nu jouer le rôle de la lumière. Une crête d'écume, un reflet sur l'eau, le flanc éclairé d'une voile ne sont pas peints en blanc : ils sont réservés, c'est-à-dire épargnés dès le départ. Cette réserve du blanc, jointe à la transparence des couches, donne à ses feuilles leur fraîcheur d'instantané. Il travaille vite, par superpositions calculées, l'humide sur sec pour des bords nets, l'humide sur humide pour fondre un ciel. Rien n'est repris, ou presque, et chaque touche compte. C'est cette grammaire, la réserve et le lavis, que détaille notre dossier sur la réserve du blanc et l'humide sur sec, pas à pas.

Cette sobriété n'a rien de la facilité. Elle suppose au contraire une préparation mentale du geste : savoir d'avance où la main ne passera pas, garder le blanc comme on garde une réserve d'air. Homer atteint là une justesse qui fait paraître laborieuses bien des huiles trop léchées de son temps. Voir la mer, chez lui, c'est d'abord renoncer à tout ce qui n'est pas la lumière.

Repères

Naissance à Boston, mort à Prout's Neck
1836-1910
Correspondant de guerre, Harper's Weekly
1861
Premières aquarelles, Gloucester
1873
Séjour à Cullercoats, Angleterre
1881
The Gulf Stream, Metropolitan Museum
1899

Sources : Wikipédia, Encyclopædia Universalis, The Metropolitan Museum of Art, National Gallery of Art.

L'héritage

Winslow Homer meurt à Prout's Neck le 29 septembre 1910, dans cet atelier ouvert sur le large. Il laisse une oeuvre double : des huiles puissantes et un corpus d'aquarelles qui, plus que tout, a fait sa postérité. Ce sont elles qui ont fixé une certaine idée de la marine, directe, sans pose, accordée à la lumière du lieu. Génération après génération, les aquarellistes y reviennent comme à une source : pour la liberté du lavis, pour le courage du blanc laissé nu, pour cette façon de regarder l'eau en face plutôt que de la décrire.

On retrouve cet héritage chaque fois qu'une marine cherche moins à raconter la mer qu'à en rendre la lumière. La boutique d'Aquarelia en propose d'ailleurs des tirages d'après Homer, à regarder comme des leçons de regard. Pour prolonger, on lira l'histoire du genre dans la peinture de marine, et l'on entrera dans le geste avec la technique de l'aquarelle de marine.