Boats in a Harbor (Bateaux au port), Richard Parkes Bonington
Boats in a Harbor (Bateaux au port) · Richard Parkes Bonington. Domaine public.

L'histoire de la marine s'écrit d'abord à l'huile, dans les ports hollandais puis sur les murs des palais. Mais un autre récit, plus léger et plus rapide, court en parallèle : celui de l'aquarelle anglaise. En une génération, entre les années 1790 et 1820, des peintres de Londres et de ses environs ont fait d'un médium réputé mineur, bon pour les croquis de voyage et les relevés d'architecture, un grand art de la mer. Pour mesurer le chemin parcouru, il faut replacer cette aventure dans l'histoire du genre, dont elle forme l'un des chapitres les plus inventifs.

L'invention d'un médium

Au XVIIIe siècle, l'aquarelle anglaise sert surtout la topographie : on l'emploie pour relever des sites, des châteaux et des côtes, souvent en vue de la gravure. Le voyage la favorise : légère, sèche en quelques minutes, elle tient dans une boîte que l'on glisse dans un bagage, et accompagne aussi bien le militaire arpenteur que le touriste du Grand Tour. Beaucoup de ces feuilles n'étaient d'ailleurs qu'un relais vers l'estampe, gravée puis diffusée à des milliers d'exemplaires. Paul Sandby, né en 1731, que la tradition surnomme le père de l'aquarelle anglaise, en fait pourtant déjà un moyen d'expression à part entière.

La technique repose sur un principe simple et exigeant : des lavis transparents posés du clair vers le foncé, sans blanc de gouache, la lumière venant du papier laissé en réserve. Cette économie de moyens, que détaille notre dossier sur l'aquarelle, art de la transparence, convenait mal aux grandes machines de Salon, mais admirablement à l'eau et au ciel. Là où l'huile construit la matière par superposition de pâtes, l'aquarelle laisse passer la clarté à travers ses couches : c'est exactement ce que demandent une vague qui se soulève et un nuage qui se déchire. Sa rapidité, enfin, autorise à saisir un effet fugitif, un grain qui passe, une éclaircie : la mer, sujet par excellence du changement, y trouvait son médium.

Turner et la lumière

Joseph Mallord William Turner, né à Londres en 1775 et mort dans la même ville en 1851, incarne ce basculement. Admis tout jeune aux écoles de la Royal Academy, il n'y expose d'abord que des aquarelles, dès 1790, et attend 1796 pour présenter sa première huile, une marine nocturne, Fishermen at Sea. L'aquarelle n'est donc pas chez lui un simple exercice préparatoire : c'est le laboratoire d'une vie. Il y apprend à dissoudre les contours dans la lumière, à rendre la course des nuages au-dessus d'une mer agitée, à suggérer la pluie et la brume par la seule transparence des lavis. La technique du lavis, frottée, grattée, reprise à l'éponge, lui permet de garder le blanc du papier comme une réserve de clarté, là où l'huile devait poser le blanc en pâte. Pour codifier ce vocabulaire du paysage, il publie de 1807 à 1819 le Liber Studiorum, suite de planches gravées qui classent ses thèmes, dont la marine. Et à sa mort, le legs Turner laisse à la nation des dizaines de milliers de dessins et d'aquarelles, aujourd'hui pour l'essentiel à la Tate de Londres : une montagne de papier qui dit assez quelle place le médium tenait dans son travail.

Turner ne fut pas seul. Thomas Girtin, né la même année que lui en 1775 et mort prématurément en 1802, à vingt-sept ans, partagea ses débuts et, un temps, sa rivalité. Girtin élargit le médium : il abandonne le lavis gris préparatoire pour des teintes plus chaudes et des masses plus amples, et l'on lui doit un immense panorama de Londres, l'Eidometropolis, aujourd'hui disparu. La tradition prête à Turner une formule restée célèbre à la mort de son ami : si Girtin avait vécu, lui-même aurait pu mourir de faim. La phrase, vraie ou non, dit l'estime que se portaient ces deux fondateurs de l'aquarelle moderne.

La Royal Watercolour Society (1804)

L'aquarelle devint si populaire qu'elle réclama ses propres murs. En 1804, un groupe de peintres fonde à Londres la Society of Painters in Water Colours, première société entièrement consacrée à ce seul médium, qui deviendra la Royal Watercolour Society. Sa première exposition, en 1805, connaît un succès considérable : on y vient voir des oeuvres trop souvent reléguées, à la Royal Academy, dans les salles mal éclairées réservées aux dessins. Parmi les fondateurs figure Nicholas Pocock, né en 1740, ancien capitaine de navire marchand de Bristol devenu peintre de marine, qui mit son expérience du gréement au service de scènes de batailles navales d'une exactitude rare. À la même génération, John Sell Cotman, né en 1782, membre éminent de la Norwich Society of Artists fondée en 1803, donne à l'aquarelle de paysage et de côte une géométrie sobre, presque abstraite, dont l'influence traversera tout le siècle. Vite surnommée l'Old Water Colour Society, la société de 1804 imposa l'idée neuve qu'une aquarelle pouvait être une oeuvre exposée pour elle-même, encadrée et vendue au même titre qu'une huile, et non le brouillon d'autre chose.

Bonington entre deux rives

Le plus français des aquarellistes anglais ne fit pourtant presque jamais carrière en Angleterre. Richard Parkes Bonington, né près de Nottingham en 1802, suit vers 1817 sa famille à Calais, où il apprend l'aquarelle auprès de Louis Francia, ancien de la société londonienne. À Paris, il fréquente l'atelier d'Antoine-Jean Gros et se lie avec le jeune Eugène Delacroix, avec qui il partage un temps un atelier. Au Salon de 1824, le même qui révéla aux Français les paysages de Constable, Bonington obtient une médaille d'or. Sa mort, à vingt-cinq ans, emporté par la tuberculose en 1828, interrompt une oeuvre déjà considérable de marines, de plages et de ciels nacrés.

Falaises de Dieppe, Paul Huet
Falaises de Dieppe · Paul Huet. Domaine public.

Par lui, et par les voyages croisés des peintres, l'aquarelle anglaise irrigue le romantisme français. Sur les plages de Normandie se croisent Bonington, Delacroix, Eugène Isabey et Paul Huet, attentifs aux mêmes falaises crayeuses et aux mêmes lumières mouillées. Cette circulation entre les deux rives de la Manche fit de la côte un atelier commun, où la transparence du médium anglais rencontra le goût français du motif. Le courant anglo-français de la marine est né de ces allers-retours plus que d'une doctrine.

L'héritage, jusqu'à Homer

L'école anglaise n'a pas seulement produit quelques grands noms : elle a fixé une idée durable, celle que la mer, par sa transparence et sa mobilité, est le sujet rêvé de l'aquarelle. Cette idée traverse la Manche, puis l'Atlantique. Aux États-Unis, dans les années 1870, Winslow Homer, leur héritier américain, reprend le médium pour peindre les côtes du Maine et les eaux des Caraïbes avec une liberté nouvelle, posant de larges lavis là où les Anglais multipliaient les glacis. De Turner aux Américains, la leçon reste la même : laisser le blanc du papier porter la lumière, et l'eau peindre l'eau. En Angleterre même, le critique John Ruskin avait dès 1843, dans le premier volume de Modern Painters, érigé Turner en modèle absolu du paysagiste, assurant au médium un prestige durable. De ce prestige descend, plus tard, toute une pratique du voyage et du plein air : l'aquarelliste de côte, sa boîte sur les genoux, guettant la marée et la lumière, est l'héritier direct de cette école.

Quatre repères de l'école anglaise

Premières aquarelles de Turner à la Royal Academy
1790
Society of Painters in Water Colours, fondation à Londres
1804
Médaille d'or de Bonington au Salon de Paris
1824
Mort de Bonington, à vingt-cinq ans
1828

Repères au 28 juin 2026. Sources : Wikipédia, Encyclopædia Universalis, Tate, The Metropolitan Museum of Art.

Ce que l'Angleterre a légué

En deux générations, l'Angleterre aura transformé un outil d'arpenteur en un langage de la lumière marine, puis passé le flambeau à la France et à l'Amérique. C'est cette filiation, plus que tel ou tel chef-d'oeuvre isolé, qui compte pour qui regarde aujourd'hui une côte changeante. On la prolongera en parcourant l'histoire du genre dont elle est issue, en revenant sur la course des nuages et sur la technique du lavis, puis en lisant le portrait de Winslow Homer, leur héritier américain, qui en fut l'un des derniers grands maîtres.